Les entreprises canadiennes pourraient être tentées de ralentir leurs efforts en matière de reporting climatique. Ce serait une erreur.
En avril 2025, les Autorités canadiennes en valeurs mobilières ont suspendu leurs travaux sur un projet de règle imposant la divulgation d'informations liées au climat. Pour certains dirigeants, cela a peut-être semblé être un répit réglementaire. Mais le marché, lui, n'a pas marqué de pause.
Les investisseurs continuent de s'interroger sur les risques climatiques. Les banques continuent d'évaluer leur exposition aux risques climatiques liés à la transition et aux risques climatiques physiques. Les grands clients continuent de demander à leurs fournisseurs de leur communiquer leurs données d'émissions. Les conseils d'administration doivent toujours déterminer si les risques liés au climat sont susceptibles d'affecter leur stratégie, leur résilience, leur trésorerie, leur accès au capital ou leur réputation.
C'est là tout le piège de la divulgation climatique au Canada : confondre une pause réglementaire avec une autorisation de repousser les délais.
Les entreprises qui mettront à profit cette période pour améliorer la qualité de leurs données, leur gouvernance, l'évaluation de la matérialité et leurs contrôles seront mieux préparées à faire face à la réglementation future. Elles seront également mieux à même de répondre aux questions des investisseurs, des prêteurs, des clients et des organismes de certification.
Qu'est-ce qui a changé au Canada ?
La suspension décidée par l'ACVM pourrait retarder l'entrée en vigueur d'une règle canadienne rendant obligatoire la divulgation d'informations sur les titres, mais elle n'annule pas pour autant les attentes en matière de reporting climatique.
Le Canada dispose désormais d'un cadre normatif plus clair grâce au Conseil canadien des normes de durabilité, qui a publié CSDS 1 et CSDS 2. Ces normes s'alignent étroitement sur les principes de référence mondiaux de l'International Sustainability Standards Board, en particulier IFRS S1 et IFRS S2.
Parallèlement, de nombreuses organisations continuent d'utiliser ou de reconnaître le TCFD la structure de gouvernance, la stratégie, la gestion des risques, ainsi que les indicateurs et les objectifs. D'autres utilisent également GRI Des normes visant à communiquer les répercussions plus larges aux parties prenantes autres que les investisseurs.
Concrètement, cela signifie que les entreprises ne travaillent plus en vase clos. Même en l'absence d'une réglementation CSA définitive et contraignante, les investisseurs et les prêteurs disposent désormais d'un cadre de référence plus solide pour poser des questions liées au climat.
Pourquoi cette pause continue de représenter un risque pour l'entreprise
L'absence d'une obligation immédiate n'élimine pas le risque lié à la divulgation. Dans certains cas, elle peut même l'accroître, car les entreprises peuvent sous-estimer la charge de travail nécessaire pour produire des informations climatiques fiables.
1. Les lacunes dans les données sont plus difficiles à combler par la suite
Les données relatives aux émissions de scope 1 et de scope 2 peuvent sembler simples, mais les entreprises ont souvent du mal à définir les périmètres, à établir des estimations, à traiter les documents sources, à appliquer les méthodes de calcul et à mettre en place des contrôles internes.
Les émissions de scope 3 sont généralement plus complexes. Elles nécessitent souvent des données provenant des fournisseurs, des registres d'achats, des hypothèses, des estimations basées sur les dépenses et des explications claires sur la méthodologie utilisée.
Plus une entreprise attend, plus il devient difficile de reconstituer des données fiables.
2. Les faiblesses de la gouvernance apparaissent au grand jour
Une communication crédible sur le climat ne se limite pas à un simple exercice de comptabilisation des émissions. Elle consiste à déterminer qui est responsable des risques liés au climat, comment la direction évalue ses hypothèses et comment le conseil d'administration supervise la stratégie.
Une entreprise peut mener des initiatives en matière de développement durable tout en ne disposant pas d'une gouvernance formelle. Cette lacune apparaît clairement lorsque les investisseurs demandent à qui incombe la responsabilité des risques climatiques, à quelle fréquence ceux-ci sont évalués et comment ils influencent l'allocation des capitaux ou la planification stratégique.
3. Les décisions relatives à l'importance relative doivent s'appuyer sur des éléments probants
Les entreprises devraient être en mesure d'expliquer pourquoi un risque ou une opportunité lié au climat est significatif, ou pourquoi il ne l'est pas.
Cela nécessite des hypothèses documentées, la contribution des parties prenantes, des horizons temporels, une analyse financière et un examen par le conseil d'administration ou la direction. Une affirmation telle que “ le risque climatique n'a pas d'incidence significative sur notre activité ” manque de fondement si l'entreprise n'est pas en mesure d'expliquer comment elle est parvenue à cette conclusion.
4. Les allégations non étayées comportent un risque de greenwashing
Si une entreprise fait des déclarations relatives au climat dans ses supports marketing, ses propositions, ses rapports de développement durable ou ses communications destinées aux investisseurs, ces déclarations doivent être étayées par des preuves.
Par exemple, les affirmations selon lesquelles une entreprise serait “ en phase avec l'objectif de zéro émission nette ”, “ résiliente face au changement climatique ”, “ à faible empreinte carbone ” ou “ en bonne voie ” doivent s'appuyer sur des données, des objectifs, des plans de transition et des mécanismes de contrôle de la communication fiables. Dans le cas contraire, l'entreprise s'expose à des risques accrus en matière de réputation, de réglementation et de responsabilité juridique.
Comment le CSDS, l'ISSB, le TCFD et la GRI s'articulent entre eux
Les entreprises rencontrent souvent des difficultés parce qu'elles traitent chaque référentiel comme un projet distinct. Une meilleure approche consiste à comprendre l'objectif de chaque référentiel, puis à mettre en place un système de reporting interne unique capable de répondre à divers besoins en matière de publication d'informations.
| Cadre ou norme | Objectif principal | Public cible | Comment les entreprises peuvent-elles l'utiliser ? |
|---|---|---|---|
| CSDS 1 | Informations financières générales relatives au développement durable | Investisseurs et bailleurs de fonds | Jeter les bases de la gouvernance, de la stratégie, de la gestion des risques, des indicateurs de performance et des contrôles en matière de communication d'informations |
| CSDS 2 | Publication d'informations financières liées au climat | Investisseurs et bailleurs de fonds | Rendre compte des risques climatiques, des opportunités, des émissions, des objectifs et de la résilience |
| ISSB / IFRS S1 et S2 | Référentiel mondial pour la publication d'informations financières relatives au développement durable et au climat | Les investisseurs internationaux et les marchés financiers | Harmoniser les normes comptables canadiennes avec les attentes internationales |
| TCFD | Une structure de communication sur le climat articulée autour de quatre piliers | Investisseurs, prêteurs et conseils d'administration | Organiser la gouvernance climatique, la stratégie, la gestion des risques, les indicateurs et les objectifs |
| GRI | Rapports sur l'impact global et les parties prenantes | les employés, les communautés, les clients, la société civile et les parties prenantes | Expliquer les impacts environnementaux et sociaux au-delà de la valeur de l'entreprise |
Pour de nombreuses entreprises canadiennes, la solution la plus judicieuse n'est pas de choisir un seul cadre et d'ignorer les autres, mais plutôt de bien définir le public cible et l'objectif du rapport.
Un rapport destiné aux investisseurs doit mettre l'accent sur les informations financières pertinentes en matière de développement durable et de questions climatiques. Un rapport de développement durable plus général peut également aborder les impacts sur les personnes, les communautés et l'environnement.
Un cas pratique : l'entreprise manufacturière canadienne de taille moyenne
Prenons l'exemple d'un fabricant canadien de taille moyenne qui vend ses produits à de grandes multinationales.
Il se peut que l'entreprise ne soit pas actuellement tenue de publier des informations obligatoires sur le climat en vertu de la réglementation canadienne sur les valeurs mobilières. Toutefois, ses clients peuvent tout de même lui demander des données sur les émissions de scope 1 et de scope 2, sa consommation d'énergie, ses objectifs de réduction, ainsi que des informations sur les risques liés au climat dans la chaîne d'approvisionnement.
Sa banque pourrait également demander si la tarification du carbone, les coûts énergétiques, les inondations, les canicules ou les risques liés aux transports sont susceptibles d'affecter ses activités. Parallèlement, le conseil d'administration pourrait souhaiter déterminer si les enjeux liés au climat sont susceptibles d'affecter la compétitivité à long terme.
Si l'entreprise attend la publication de la réglementation définitive, elle risque de devoir précipiter les travaux par la suite. Elle pourrait alors se rendre compte que les données des services publics sont incomplètes, que les limites des installations ne sont pas clairement définies, que les informations sur les fournisseurs sont incohérentes et que personne n'a consigné les décisions relatives à l'importance relative.
Une approche plus judicieuse consisterait à profiter de cette pause pour mettre en place dès maintenant un système de divulgation de base.
Cela pourrait notamment inclure :
- en attribuant des responsabilités au sein des services financier, juridique, des risques, des opérations et du développement durable ;
- collecte des documents sources relatifs aux données sur l'énergie et les émissions ;
- cartographier les risques climatiques par site, gamme de produits et chaîne d'approvisionnement ;
- consigner les décisions relatives à l'importance relative ;
- vérifier la cohérence du libellé de la divulgation par rapport aux éléments de preuve disponibles ;
- se préparer pour l'avenir.
Il ne s'agit pas seulement de se mettre en conformité. C'est une meilleure gestion d'entreprise.
Liste de contrôle sur la préparation à la publication d'informations climatiques pour les entreprises canadiennes
Les entreprises n'ont pas besoin d'attendre la publication des règles définitives pour passer à l'action. La liste de contrôle suivante peut les aider à se préparer.
1. Précisez l'objet de votre déclaration
Déterminez si l'objectif principal est la communication d'informations aux investisseurs, la communication avec les prêteurs, le reporting client, le reporting en matière de développement durable, la conformité réglementaire, ou tout ce qui précède.
L'objectif détermine quelles normes sont les plus importantes et comment le rapport doit être structuré.
2. Définissez votre base de référence actuelle en matière de reporting
Comparer les informations publiées actuellement avec les normes CSDS 1, CSDS 2, ISSB, TCFD et GRI.
Identifiez ce qui existe déjà, ce qui manque et ce qui n'est pas étayé par des preuves.
3. Mettre en place un processus de détermination du caractère significatif qui tienne la route
Évaluez quels risques et opportunités liés au climat pourraient avoir une incidence sur la trésorerie, l'accès au financement, le coût du capital, les activités, la stratégie ou la résilience.
Documenter le processus, y compris les hypothèses, les délais, les contributions des parties prenantes, les sources de données et les décideurs.
4. Renforcer les contrôles relatifs aux données sur les émissions
Examiner les données des catégories 1 et 2 ainsi que les données pertinentes de la catégorie 3.
Vérifier les limites organisationnelles, les documents sources, les facteurs d'émission, les méthodes de calcul, les estimations, les validations et le contrôle des versions.
5. Intégrer les risques climatiques dans la stratégie d'entreprise
Il faut éviter de considérer la communication sur le climat comme un discours distinct en matière de développement durable.
Intégrer les risques et les opportunités liés au climat dans les opérations, la planification des investissements, la chaîne d'approvisionnement, la stratégie produit, l'assurance, le financement et la supervision du conseil d'administration.
6. Se préparer à l'audit externe
L'audit externe ne s'applique peut-être pas encore à toutes les entreprises canadiennes, mais il est important de se préparer dès maintenant.
Conservez les documents sources, les fichiers de calcul, les autorisations de la direction, les notes méthodologiques et les registres de contrôle. Cela renforce la crédibilité et allège la charge de travail liée à l'établissement des rapports ultérieurs.
7. Examiner les allégations rendues publiques à la lumière des preuves disponibles
Consultez les sites web, les propositions, les rapports de développement durable, les documents destinés aux investisseurs et les communications marketing.
Veillez à ce que les allégations relatives au climat soient exactes, précises et étayées par des documents justificatifs.
Les erreurs courantes à éviter
Une erreur courante consiste à attendre que la loi soit adoptée avant de mettre en place le système de reporting. Cela entraîne des divulgations précipitées, des données incohérentes et des contrôles internes insuffisants.
Une autre erreur consiste à reprendre des formulations issues du CSDS, de l'ISSB ou du TCFD sans les relier à la stratégie et aux risques réels de l'entreprise. Cela peut donner au rapport un aspect soigné, mais ne le rend pas pour autant crédible.
Une troisième erreur consiste à considérer la communication d'informations sur le climat comme une tâche relevant exclusivement du développement durable. Les services financiers, juridiques, de gestion des risques, des opérations, des achats ainsi que le conseil d'administration ont tous un rôle à jouer.
Enfin, de nombreuses entreprises sous-estiment l'importance de la documentation. La valeur d'une déclaration dépend entièrement de la solidité des preuves qui l'étayent.
Ce que les entreprises canadiennes ont à gagner en s'y préparant dès maintenant
Une communication rigoureuse sur le climat ne se limite pas à satisfaire les autorités de régulation. Elle aide les entreprises à cerner les risques et à prendre de meilleures décisions.
Une approche conforme au CSDS peut aider à identifier les risques physiques tels que les inondations, les feux de forêt, la canicule, le stress hydrique et les perturbations de l'approvisionnement. Elle peut également mettre en évidence les risques liés à la transition, notamment la tarification du carbone, l'évolution des attentes des clients, les changements technologiques, les coûts d'assurance et la demande du marché.
Une meilleure communication peut également faciliter l'accès au capital. Les investisseurs et les prêteurs souhaitent disposer d'informations fiables, d'hypothèses claires et de preuves attestant que la direction comprend les risques climatiques significatifs.
Les entreprises qui se préparent dès maintenant pourront aborder le prochain cycle de reporting avec des données plus solides, une gouvernance plus sûre et des déclarations en matière de développement durable plus crédibles.
FAQ : Climate Disclosure Canada
- Qu'est-ce que la publication d'informations sur le climat au Canada ?
Au Canada, la communication d'informations sur le climat consiste à fournir des renseignements sur les risques et les opportunités liés au climat, notamment en matière de gouvernance, de stratégie, de gestion des risques, d'indicateurs et d'objectifs. Les entreprises peuvent s'appuyer sur des normes et des cadres tels que CSDS 1, CSDS 2, l'ISSB, le TCFD et la GRI.
- Les CSDS 1 et CSDS 2 sont-ils obligatoires ?
Les normes CSDS 1 et CSDS 2 sont des normes volontaires, sauf si les autorités de réglementation, la législation ou des exigences spécifiques du marché les rendent obligatoires pour une entreprise. Elles n'en restent pas moins importantes, car elles constituent une référence crédible en matière de publication d'informations financières liées au développement durable et au climat au Canada.
- Pourquoi les entreprises devraient-elles se préparer si la CSA suspendait sa règle sur la publication d'informations relatives au climat ?
Les entreprises doivent s'y préparer, car les attentes du marché persistent même lorsque la réglementation marque le pas. Les investisseurs, les prêteurs, les clients et les chaînes d'approvisionnement pourraient continuer à exiger des données climatiques, des analyses de risques, des objectifs, des informations sur la gouvernance et des preuves à l'appui des déclarations en matière de développement durable.
- Quelle est la différence entre le CSDS et le GRI ?
Le CSDS se concentre principalement sur les informations financières liées au développement durable destinées aux investisseurs et aux bailleurs de fonds. La GRI s'intéresse plus largement à l'impact des organisations sur l'économie, l'environnement et les personnes. De nombreuses entreprises peuvent utiliser les deux référentiels, mais elles doivent définir clairement l'objectif et le public cible de chaque rapport.
- Qu'est-ce que la préparation à l'audit ?
La préparation à la vérification consiste à mettre en forme les informations relatives au climat et au développement durable de manière à ce qu'elles puissent être examinées par un organisme de vérification externe. Cela implique notamment de conserver les documents sources, de documenter les méthodologies, de mettre en place et de maintenir des contrôles, d'assurer le suivi des validations et d'expliquer les hypothèses retenues.
La bonne réaction, c'est de se préparer, pas d'attendre
La suspension des obligations de divulgation climatique au Canada offre aux entreprises une occasion précieuse de se préparer. Elle ne doit pas servir de prétexte pour prendre du retard.
Les entreprises qui agissent dès maintenant peuvent renforcer leur gouvernance, combler leurs lacunes en matière de données, documenter la matérialité, se préparer aux audits et réduire les risques de greenwashing. Elles peuvent également répondre avec plus d'assurance aux investisseurs, aux prêteurs, aux clients et aux autorités de régulation.
Les entreprises les plus solides n'attendront pas que des règles contraignantes les obligent à agir. Elles mettront à profit cette période pour mettre en place une communication climatique crédible et utile à la prise de décision avant que la prochaine vague d'attentes ne se présente.
Renforcer les capacités en matière de publication d'informations sur le climat
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